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Égypte la face cachée d’un coup d’État

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Au Caire, le 30 août, des membres des Frères musulmans et des partisans du président déchu Mohamed Morsi exprimaient leur colère contre la police, qui a réprimé les manifestations de la place Rabia al-Adawiya le 13 août. (Photo : Reuters / Amr Abdallah Dalsh)

Au Caire, le 30 août, des membres des Frères musulmans et des partisans du président déchu Mohamed Morsi exprimaient leur colère contre la police, qui a réprimé les manifestations de la place Rabia al-Adawiya le 13 août. (Photo : Reuters / Amr Abdallah Dalsh)

Vous avez applaudi lorsque l’armée égyptienne a renversé, en juillet, le président Mohamed Morsi, islamiste modéré et membre des Frères musulmans ?

Yezid Sayigh (Photo : D.R.)

Yezid Sayigh (Photo : D.R.)

Il n’aurait peut-être pas fallu, selon Yezid Sayigh, grand spécialiste du Moyen-Orient. « C’est une erreur grave de soutenir les militaires à ce stade d’une transition démocratique ; il est facile de pousser un soldat à sortir de sa caserne, mais l’y faire retourner est une autre histoire », explique ce chercheur au Carnegie Middle East Center, à Beyrouth.

Ex-directeur de recherche à l’Institut d’études internationales de l’Université de Cambridge, Sayigh sait bien que l’Égypte, « ce n’est pas la Syrie aux 100 000 victimes ». Mais la destinée du pays, dont dépend l’avenir de la démocratie dans toute la région, reste incertaine. Qui, au Caire, croit encore à la démocratie ? L’opposition laïque a appuyé le coup d’État… Les dirigeants islamistes, avant d’être renversés, avaient malmené les tribunaux et la Constitution…

L’armée, qui s’en prend aujourd’hui aux islamistes modérés, sévira-t-elle demain contre l’opposition dans son ensemble ? Contre les médias ? (Quatre chaînes d’information, notamment Al-Jazira, sont déjà interdites d’antenne.)

Le bras de fer qui se joue actuellement entre forces laïques et religieuses ne doit pas faire oublier que les partisans de l’ex-président Hosni Moubarak sont encore aux commandes de « l’État profond » (justice, police, services secrets). Comment éviter que la démocratie ne recule encore plus ?

Pourquoi autant d’Égyptiens ont-ils soutenu le coup d’État ?

Beaucoup reprochaient au président Morsi de chercher à s’accorder trop de pouvoirs, notamment de s’en prendre à l’indépendance des tribunaux. Les Frères musulmans considéraient, au contraire, qu’ils pouvaient s’arroger les pleins pouvoirs, puisqu’ils avaient gagné les élections législatives de 2011.

Les gouvernements des pays de tradition démocratique cherchent aussi parfois à accroître leurs pouvoirs…

Je suis d’accord. Dans les régimes parlementaires de type britannique, un parti qui récolte 25 % des voix peut très bien diriger un pays. Mais l’Égypte n’a pas 200 ans de tradition parlementaire, et il était essentiel que les Frères musulmans avancent de façon consensuelle pour que toutes les forces politiques aient l’impression d’avoir voix au chapitre.

Il s’agit aussi d’une faiblesse de l’opposition en Égypte : pour se débarrasser d’un président qu’elle n’aimait pas, elle a soutenu un coup d’État. Pour des opposants qui se disent démocratiques, c’est une erreur grave à ce stade d’une transition démocratique de soutenir des militaires lorsqu’ils renversent un gouvernement élu.

Les Frères musulmans sont restés sourds aux critiques de l’opposition ?

Ils ont fait plusieurs erreurs. Ils ont adopté une Constitution, même si les deux tiers de l’assemblée étaient opposés au texte. Cette réforme a permis aux Frères musulmans d’accorder plus de pouvoirs à la présidence, laquelle ne cesse de les concentrer depuis l’ex-président Nasser [qui a dirigé l’Égypte de 1956 à sa mort, en 1970]. Ce faisant, ils ont introduit de nouvelles menaces aux libertés individuelles.

Mohamed Morsi (Photo : Reuters / Amr Abdallah Dalsh)

Mohamed Morsi (Photo : Reuters / Amr Abdallah Dalsh)

Mais cette Constitution n’a-t-elle pas été validée par référendum ?

Oui, et c’est une des raisons pour lesquelles j’estime que l’opposition démocratique aurait dû s’opposer à Morsi par la voie démocratique, par la voie pacifique, au lieu de se ranger dans le camp des militaires. Elle s’est montrée aussi peu respectueuse de la démocratie que les Frères musulmans. Cela dit, je crois que les reproches qu’on fait aux Frères musulmans ne sont pas toujours justifiés. De vastes pans de l’État — à commencer par les services de sécurité — leur résistaient, et ils essayaient de contourner ces obstacles.

Au final, deux camps se sont affrontés, en jouant la carte de la polarisation et du jusqu’au-boutisme : les Frères musulmans et l’opposition, disons « libérale ». Les deux camps en ont fait les frais, car il y en a un troisième : l’ancien régime, qui comprend de vastes pans de la fonction publique, notamment les très nombreux employés du ministère de l’Intérieur. Il ne faut pas sous-estimer l’importance de cette ancienne élite, des partisans de l’ancien parti au pouvoir. Ils sont encore au cœur de l’État et de ses institutions. Ils exercent encore une énorme influence, et ce sont eux qui ont expressément demandé à l’armée d’intervenir.

La société égyptienne est-elle trop polarisée pour vivre dans un régime démocratique ?

Non. Après la chute de Moubarak, en 2011, on a vu apparaître de nouveaux partis, de nouveaux médias, des syndicats indépendants. On commence à peine à comprendre toutes les séquelles de 60 ans d’autoritarisme. Ceux qui croyaient que les Égyptiens allaient passer d’un système autoritaire à un système parlementaire aussi facilement que cela s’est fait en Europe de l’Est, après la chute du Mur, se trompaient. Les espoirs de voir l’opposition égyptienne affronter le gouvernement dans des échanges à fleuret moucheté étaient irréalistes. On sait maintenant à quel point les associations, les syndicats, les tribunaux, le barreau étaient infiltrés par la police secrète ou noyautés par les laquais de Moubarak. L’ancien régime était corrompu jusqu’à la moelle, ce qui a encore compliqué l’émergence de la démocratie. Cependant, il ne faut jamais perdre de vue que l’Égypte, malgré son lot de problèmes, a mieux su tirer son épingle du jeu que la Syrie, où 100 000 personnes sont mortes.

Les autorités militaires au Caire envisagent de faire respecter l’interdiction des Frères musulmans, qui remonte aux années 1950. Quelles en seraient les conséquences ?

Une nouvelle interdiction exigerait une surveillance policière accrue, avec son lot d’arrestations, de procès, etc. Nous risquerions de voir l’Égypte redevenir un État policier, comme c’était le cas sous Moubarak, surtout dans les années 1990, au nom de la lutte contre le terrorisme. L’idée qu’un État policier se contenterait de faire la chasse aux Frères musulmans est risible. Il réprimerait très certainement tous les opposants — y compris les révolutionnaires qui sont contre les Frères musulmans et les grévistes qui réclament une augmentation de salaire — ou même les journalistes.

Un des principaux défis de l’Égypte est, encore aujourd’hui, de réformer la police. Le soulèvement anti-Moubarak a mis en évidence le rejet total par la population de la police égyptienne et de ses méthodes : brutalité, corruption, violation des droits de la personne, etc. Rien n’a été fait pour la réformer. Elle est capable de tous les excès, puisqu’elle n’a de comptes à rendre à personne. Elle agit en toute impunité. Si le gouvernement intérimaire est incapable de régler ce problème, alors que c’est quasiment la seule chose qu’il ait les moyens de faire, pourquoi dès lors lui faire confiance ?

Les Frères musulmans ont renoncé à la violence dans les années 1970, mais tout porte à croire que des tireurs d’élite qui se trouvaient dans leurs rangs en août ont ouvert le feu sur des forces de sécurité au Caire…

Nous parlons d’une très vaste organisation, et il n’est pas impossible que des individus aient obtenu des armes. Toutefois, il faut savoir que les Frères musulmans font l’objet d’une intense surveillance policière depuis des décennies. C’est l’organisation politique la plus surveillée, mise sur écoute et pistée de toute l’Égypte ! Si elle avait un arsenal secret, il ne serait pas si facile à cacher, à mon avis…

Presque tout ce qui se dit au sujet des Frères musulmans tient de la désinformation ou du mythe. Hélas, c’est un peu vrai de toute la politique égyptienne, en ce moment. Pour expliquer les pénuries de carburant, par exemple, on répète que les Palestiniens du Hamas, à Gaza, siphonnent le carburant égyptien. Cela n’a ni queue ni tête, mais beaucoup de gens y croient.

Un groupe radical comme Gamaa al-Islamiya pourrait-il reprendre les armes ?

J’en doute. Ce groupe a renoncé à la violence sous Moubarak. S’il doit y avoir une lutte armée, cela viendra d’une nouvelle génération de djihadistes, qui se rangeront plutôt derrière al-Qaida.

Quelles seront les conséquences du coup d’État égyptien en Tunisie et en Libye ?

Même si l’opposition à Tunis appelle au renversement du parti islamiste au pouvoir, Ennahda, ce dernier a mieux tiré son épingle du jeu, parce qu’il forme un gouvernement de coalition avec des partis laïques depuis le début. Je ne crois pas que la colère en Tunisie soit aussi grande qu’en Égypte. En Libye, les Frères musulmans ne sont pas au pouvoir. Personne n’est au pouvoir ! L’opposition ne vise pas les Frères, mais les milices qui refusent de s’intégrer aux forces de sécurité.

Pourquoi le président de la Syrie, Bachar al-Assad, soutient-il le coup d’État en Égypte ?

Parce que l’armée qui est à l’origine du coup d’État a déjà combattu Israël. Elle fait donc partie de l’axe anti-israélien auquel appartient la Syrie. Par contre, les Frères musulmans en Syrie soutiennent Morsi.

Dans quelle direction la situation va-t-elle évoluer dans les mois qui viennent ?

Les soi-disant « experts » constitutionnels désignés par le pouvoir représentent des institutions qui ont intérêt à ce que rien ne change, même si le nouvel ordre renforcera les tendances antidémocratiques et débouchera probablement sur une plus grande répression des partis politiques coupables de « porter atteinte à l’ordre public ». La liberté de la presse risque d’être malmenée, même si les autorités prétendent qu’elles doivent « protéger les droits et libertés » et « assurer la sécurité nationale ». Cette phraséologie, très vague, risque d’être interprétée n’importe comment par la police et les forces de sécurité. Leurs dirigeants ont changé, mais l’État policier sur lequel s’appuyait Moubarak est en train de reprendre du poil de la bête.

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